L’heureux glissement.
« Écris, mais crie toute ton envie d’écrire à l’envi des plumes éternelles ! » J’avais vécu l’écart, la déviation quant à l’emploi de mes goûts langagiers. J’avais glissé du simple mot dit à l’oralité de tous les jours, à l’écrit arcane du journal studieux qui fut le seul manifeste des péripéties arbitrées par le maitre des lieux. Il eut une rupture directe entre mon envie de machiner dans l’oralité rébarbative, et mon envie de basculer vers le beau discours confus de l’écrit. Je passais de la syncope orale au mot complet laborieusement transcrit. Toute l’opération se passa dans l’anarchie du vocabulaire inapproprié, dans la progression incohérente des faits, dans le juste approximatif. J’ai raturé et zébré un bon paquet de papier, j’ai froissé, brûlé et jeté aux oubliettes des milliers de mots. Je tentais d’épouser le mouvement spontané de ma pensée volatile, par mon simple écrit. Je déménageais mes idées en perpétuelle ondoyance, dans l’assurance scripturale du manuscrit jalousement rangé. Je me rappelle avoir monté les marches de notre chez nous, pénétré la pièce maitresse et ouvert la vitrine en verre pour sortir un livre que j’avais pris dans un instant volé. Je me préparais au changement, à la progression imminente que j’avais prévue sans me le dire proprement. J’avais besoin d’une substitution sûre au bavardage inexpressif du quotidien. Je pouvais me fier à ce qui était écrit, je ne comprenais pas tout, mais j’avais confiance et ce en dépit de toute mon angoisse intérieure. Je négociais mon penchant à l’écriture avec entrain et entêtement, je me réjouissais de mes séjours d’isolement dans l’étonnement perfide des opposants. Je me soumettais à l’œuvre du mot et déniais l’incompréhension. Dans toute l’intimité du mot je me suis enfouie, une sorte de trou préalablement creusé duquel je devais à chaque fois émerger, je devais assurer la durabilité du mot, je devais vivre le déchirement qu’est l’écriture. Je devais dans mes bonds répétés entre les deux pôles, supporter les drames de la fragmentation passagère, de la transposition et de la dissolution. C’est pourquoi il est toujours difficile de parler d’écriture, difficile, car nous avouerons toujours les mêmes confidences : « J’écris pour l’amour des mots, j’écris quand je le sens, j’écris par nécessité, j’écris dans l’inconscient de l’acte, j’écris pour entretenir ce lien énonciatif avec ce monde si fermé qu’est l’incompréhension du tout… ». L’écriture ne peut avoir un seul fondement subjectif, elle est la belle connotation de l’espoir d’une nouvelle parole, elle est le renouvellement du verbe à travers les siècles, elle est le gène consultant des générations, elle est le gène précoce de toute génération. Pourrions-nous imaginer nos vies sans écriture, sans écrivains, sans poètes, sans les belles-lettre, sans le beau verbe ? Nous serons indescriptibles, car dans tout mon transport, je me suis trouvée trahie par le déni d’un tel monde. Il y aurait le non-lieu, l’abîme du silence muet, l’absence de la parole, la laideur infinie de la nature non révélée, la vanité des aventures illustres, la vanité de toute l’existence. De l’Olympe, cité du génie grec, à nos jours ; loin du parler trivial du quotidien, du conversationnel, de l’enthousiasme premier des apprentis, mais dans l’esprit purement littéraire et dans l’esthétique imposante du texte, le rapport fortement établi avec la littérature est assuré par le pacte fait dans l’anonymat, des belles naissances qui naissent avec une belle plume accrochée à leur berceau. Écrire, créer et recréer se feront toujours dans une pureté régénératrice. Si le mot parle et le fait bien, c’est l’œuvre exacte de l’art que doit être l’écriture, sinon, il faut se raviser et recommencer.
Extrait du deuxième ouvrage de notre auteur poète Soumia MEJTIA Tous droits réservés/ Hugues FACORAT Édition.
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